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« Long Live The King » 

L'univers sulfureux et urbain d'un premier court-métrage

INTERVIEW D'abrupt

6 mai 2020 | écrit par Mathilda Saccoccio

Une porte enflammée sur un terrain vague silencieux d’une friche désaffectée. 

L’invitation à entrer dans l’univers sulfureux du nouveau court-métrage d’Abrupt est stupéfiante. On se laisse happer par les flammes de l’enfer pour y rencontrer le diable en personne, allongé dans des draps de soie rouge. Comme dans un mauvais rêve, le spectre du chaos nous entraine avec lui dans les vestiges d’une ville endormie. La nuit, une armée de noctambules dansent dans un entrepôt oublié. L’esprit de la fête fait des ravages. Cette frénésie se diffuse comme un poison dans les corps des danseurs. La violence prolifère et embrasse sur l’asphalte les mouvements impétueux de deux gangs qui s’affrontent. Incandescent, le personnage principal, semblable à un démon, augmente son nombre d’adeptes. Il nous toise dans chaque scène, prêt à régner sur la ville. Dans les cris et les flammes : une nouvelle prophétie urbaine voit le jour. 

 

« Dans Long Live The King, on suit un homme qui rassemble des foules dans la ville. Ce rassemblement devient une fête, elle qui se transforme en chaos, puis en enfer. On peut se demander si cette ville ce n’était pas l’enfer dès le départ, et le leader à la fois Dieu et le Diable », nous raconte Loïc Foulon, le réalisateur. 

Rempli de symboles, le court-métrage laisse apparaître diverses interprétations.

Il incarne, en premier lieu, la fête à son paroxysme. Si les scènes nous semblent aussi occultes que dangereuses, le court-métrage fait comme un parallèle avec ces milliers de jeunes qui sortent le soir pour se plonger des heures durant dans les soirées agitées de leur ville. Ici, le virus de la fête semble se transmettre comme un poison. Les codes esthétiques du court-métrage nous ramènent aux mouvements underground des soirées en warehouses. Le court-métrage nous plonge dans une nuit sans fin et réussit le pari du mélange des styles. Sa forte signature artistique permet de rassembler les codes esthétiques des sous-cultures de la jeune génération. Le film est à la croisée des univers techno et hip-hop. Nées des pratiques festives et juvéniles, ces deux cultures sont aussi similaires qu’elle se mesurent l’une à l’autre frontalement. D’un côté, avec ces mouvements choréiques intenses et saccadés, la nuit fait danser les breakdancers. De l’autre, cette agitation semble prendre possession des corps de chaque protagoniste. On peut entrevoir une discrète référence aux célèbres soirées techno parisiennes en entrepôts du même nom : les « Possession ».  

 

Pour la bande-son du court-métrage, l’équipe a fait appel à un artiste via le label Nashton Records.

« Nous avons contacté Violent, un artiste techno polonais que j’avais découvert il y a quelques années grâce au label techno lyonnais Nashton Records, et notamment leur branche basée en Pologne. J’ai demandé à Nashton de nous mettre en contact. Je lui ai envoyé une maquette du film et il a accepté », nous explique Loïc. 

 

crédits photos : Marie Vivière 

crédits photos : Marie Vivière 

Dans le court-métrage, les emblèmes de la cité industrielle et urbaine émergent.

Par la fantaisie, il nous ramène aux origines de la techno de Détroit sous Underground Resistance. D'ailleurs cette armée de jeunes aussi charismatiques que ténébreux fait penser aux formes de résistances dont s'était saisie la culture rave. Drogués à la fête, ils se rassemblent progressivement aux quatre coins de la ville, comme s'ils avaient pris conscience du pouvoir que peut laisser la rue. Peut-être un hommage aux mouvements hip-hop et à des inspirations qui ne cachent pas leur appartenance aux revendications des cultures urbaines. Leur point de convergence se trouve dans le rythme dynamique de l'enchaînement des scènes. Rage et colère sont symbolisées par les flammes, tout au long de l'œuvre. On se demande presque si ce n'est pas une référence aux turbulences urbaines de nos banlieues ou la rage d'une jeunesse oubliée qui sort de la ville. Au-delà de l'interprétation qu'on peut faire du court-métrage, le réalisateur réussit le mariage complexe et tumultueux du hip-hop avec le côté sombre et industriel de la techno.

 

Nous avons également interrogé le réalisateur sur ses inspirations cinématographiques. 

« Dans les inspirations, il y a Kenneth Anger¹ , son occultisme et sa façon de penser le montage. C'est peut-être lui qui a inventé la forme du clip et de la pub tels qu'on les connaît aujourd'hui. Il y a aussi les films Kourtrajmé de Kim Chapiron et Romain Gavras² . C'était un peu les précurseurs de toute la vague street omniprésente dans la vidéo de nos jours. 'Long Live The King', c'est un peu un mix de 'Scorpio Rising' ³ et 'Batârds de Barbares' ⁴. D'ailleurs la structure du film est plus ou moins calquée sur Scorpio Rising. Il y a aussi un peu de Buffy contre les Vampires. Pendant la préparation du film, on aimait bien se dire que notre personnage principal était une réincarnation de Spike. ».

Abrupt, signe d'une forte personnalité artistique son premier court-métrage où le rouge est la couleur de la nuit. La post-production du film dans son montage nous propose une influence argentique, avec du grain comme particule élémentaire.

Des jeunes lyonnais crèvent l'écran

 

Le casting de « Long Live The King » est lyonnais. 

Il met en valeur une bande de jeunes aux profils atypiques. 

 

« Pour les comédiens et les figurants on a recruté pas de mal de danseurs sur ce tournage. Une bande de breakdancers assez soudés pour la plupart, ils ont beaucoup donné pendant trois jours et ont été très généreux dans leur proposition artistique alors que de base, ce n’est pas leur métier de jouer devant la caméra. » explique Marie, co-fondatrice d'Abrupt

 

« Ils avaient vraiment une super énergie, ils apportent beaucoup au film. Ils ont tous une forte personnalité et il se passait vraiment un truc quand ils se mettaient à danser. Loïc Foulon, le réalisateur a su exploiter ça. Après, il y a aussi le travail de Jean Combier le chef opérateur, qui s’est beaucoup donné pendant le tournage, il était les trois jours, caméra à l’épaule. Il dansait vraiment avec eux », nous raconte Alexandre Meunier, co-fondateur d’Abrupt. « Il y avait aussi le comédien principal, Camille Cabanis, avec qui Loïc avait déjà travaillé. Une belle rencontre du tournage. Il est aussi danseur, il est très charismatique. Il a vraiment dégagé la bonne attitude et il a su réincarner le personnage que Loïc avait imaginé. »

 

Parmi les enfants de la ville lyonnaise, à l’affiche, on peut notifier la présence de Pacpunk, danseur prodige du Tekken crew, ainsi que le jeune Camille Cabanis. Son interprétation du rôle principal crève l’écran. Affublé d’un manteau de cuir noir, le roi des ombres lui colle à la peau. Son visage aquilin et ses traits émaciés donnent une présence indéniable à son personnage. 

Le court-métrage dessine l'identité d’une jeunesse lyonnaise talentueuse et artistiquement affirmée. On notifiera également la présence du danseur Lujes et l’incroyable travail de la styliste July Simoneau

crédits photos : Marie Vivière 

crédits photos : Marie Vivière 

Des lieux de tournage exceptionnels et undergrounds

 

« Nothing beside remains

Round the decay of that colossal wreck 

Boundless and bare » 

 

Le poème « Ozymandias » de Percy Bysshe Shelley et celui d'Horace Smith⁵ nous plonge dans la poésie d'un lieu encore très peu connu du grand public : la Friche Nexans. Cet espace vacant d'environ 8 hectares possède deux immenses bâtiments désaffectés. Grâce à Maxime Cadel, responsable des projets urbains de Bouygues Immobilier, une partie du tournage a eu lieu dans l'enceinte de la friche et sur le terrain vague. Un projet artistique qui se conjugue aux mystères de ce lieu abandonné du 7e arrondissement. Le caractère brut et industriel de la Friche Nexans se prête avec osmose à l'histoire et à l'esthétique du film. Dans le court-métrage, le protagoniste principal est comme possédé par l'âme du lieu. En effet, Abrupt et 7ème Étage semblent s'être saisis des charmes urbains et des espaces abonnés par la ville. Ils ont su exploiter la beauté fascinante de ce patrimoine urbain.

 

« Pour les décors, les scènes ont été tournées en extérieur dont une grosse partie à Part Dieu et au Tonkin. La scène de la chambre elle a été tournée à Sofffa Terreaux. On a eu de la chance de tourner dans la friche Nexans. J'aime toutes les scènes du film mais je garde des bons souvenirs du tournage pendant la soirée In/Side. Pour les plans en warehouse, nous avons des amis qui organisaient les 6 ans de leur collectif (ndlr : In/Side) dans un entrepôt à Villeurbanne », se remémore Marie. « Pour le coup, ça reste un des éléments assez marquants du tournage car, c'est assez rare de pouvoir filmer ce genre de moment. Nous étions vraiment contents de tourner là-bas et d'essayer de capter l'ambiance qui se dégage d'une teuf. On sait que ça pouvait donner de très belles images. Il y avait une vraie osmose entre les danseurs, ça reste une des meilleures scènes de tournage avec Abrupt. »

 

Enfin, l’un des deuxièmes décors les plus spectaculaires du film est le tournage en warehouse. 

Activistes des nuits secrètes, In/Side est un collectif de soirée alternatives et « underground ». Pour ses 6 ans, le collectif organisait dans un hangar une soirée d’environ 200 personnes à Villeurbanne. Une ambiance rouge et rave qui laissait entrevoir de multiple possibilités artistiques pour le tournage de « Long Live The King. »

crédits photos : Noémie Lacote 

Abrupt, des inpédendants passionnés et un premier court métrage 

« Fondé il y a trois ans, Abrupt est une société de production de films publicitaires et de clips. Aujourd'hui, on sort notre premier court-métrage ‘Long Live The King’ réalisé par Loïc Foulon et co-produit par Maël André de 7ème Étage. La création d’Abrupt ça part vraiment surtout de la volonté d’être indépendants. C’est un outil pour vivre de notre passion. On fait beaucoup de corporate à l’année et produire des projets comme celui-ci ça donne du sens à ce qu’on fait », résume Marie.

« Long Live The King, ça part de la rencontre avec Loïc Fulon. Il nous a présenté le projet, ça nous a tout de suite parlé et humainement ça bien matché avec lui. À partir de là, c'est aller assez vite car on a réussi à fédérer pas mal de monde. On s'est associé avec 7e étage et ça a donné notre première co-production. Je pense que c'est vraiment un film qui correspond à Abrupt dans l'esthétique, dans le style de mise en scène et dans les décors aussi. Le fait de tourner en lumière naturelle, en caméra à l'épaule, dans le traitement de l'image, c'est une texture qui se rapproche de la pellicule. L'aspect argentique ça colle vraiment à l'ADN d'Abrupt », raconte Alexandre.  

 

Pour les projets futurs, rien d’encore concret pour l’équipe. Des idées gravitent encore autour d’eux. Le but est de pérenniser la société de production et de produire d’autres films. 

En ce qui concerne, « Long Live The King », ce court métrage est une véritable métaphore des sous-cultures de la jeunesse. À travers la fantaisie, il permet esthétiquement de mettre en évidence la pluralité de notre génération capable de créer sa propre identité et ses multiples facettes.

C’est reprendre la diabolisation de la fête et en faire une oeuvre d’art. 

crédits photos : Marie Vivière 

Retrouvez Abrupt sur : 

www.abruptprod.com

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SOURCES

¹ Kenneth Anger est un auteur, acteur et réalisateur américain qui œuvre dans le cinéma underground.

² Ce sont les fondateurs du collectif Kourtrajmé. 

³ Film de Kenneth Anger. 

⁴ Film de Kourtrajmé. 

⁵ Poème issu de deux poètes, le premier ayant inspiré le second. 

 Crédits photos : Marie Vivière

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