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INTERVIEW DE GUILLAUME SENECHAL, DIRECTEUR DE LA Taverne Gutenberg 

DERNIÈRE LIGNE DROITE POUR

LES HALLES DU FAUBOURG

10 avril 2020 | écrit par Mathilda Saccoccio

Depuis la pandémie, les structures culturelles ont fermé leurs portes sur le territoire lyonnais. C’est le cas des Halles du Faubourg, closes jusqu’à nouvel ordre. En cette période de confinement, Yoshkä vous propose d’en apprendre davantage sur ce tiers-lieu innovant, en plein centre du 7ème arrondissement. Considéré comme l’un des premiers lieux d'urbanisme transitoire lyonnais, les Halles fermeront définitivement leurs portes durant l'été, fin juillet 2020. Raison de plus d’avoir envie d’aller flâner dans cet espace si atypique quand aura sonné l’heure des réouvertures. 

Une espace aux multiples facettes 

Modèle de tiers-lieu précurseur sur la métropole de Lyon, les Halles du Faubourg auront réussi le pari de la synergie culturelle et du vivre-ensemble. Sur deux années, nombreux sont les artistes et les différentes associations qui sont passés entre les murs de béton de cette ancienne friche industrielle. 

L’histoire du bâtiment remonte au début du 20e siècle. 

Maison bourgeoise puis entreprise de métallurgie, l’espace devient un entrepôt de textile dans les années 80, pour la marque de lingerie Lise Charmel. En 2016, Les Halles sont achetées par l’immobilier Duval et le bailleur Vilogia. L’espace compte environ 1600 m² intra muros, et 2000 m² de jardin. Destiné à la construction de logements, ce bijou urbain est laissé vacant quelques années, jusqu’à l’arrivée du projet des Halles du Faubourg. Aujourd’hui le lieu est une véritable pépinière. Elle comprend quatre porteurs de projets. 

L’école urbaine de Lyon

Pôle de réflexion multidisciplinaire, l’école entrecroise recherche, formation et valorisation économique, sociale, culturelle et scientifique. Elle propose une nouvelle expertise, l'urbain anthropocène¹. 

Intermède

Une équipe de professionnels mettant à disposition leur expertise de montage de projet d’occupation temporaire. Leur but est de mettre en service des bâtiments inutilisés au service d’entrepreneurs cherchant des ateliers ou bureaux à moindre prix. 

Taverne Gutenberg

Association dédiée à la création artistique et à sa diffusion, la Taverne Gutenberg est une référence incontournable dans le milieu de la culture à Lyon. 

Elle innove en brisant chaque jour les frontières entre le monde artistique et le public. 

Les Ateliers La Mouche 

Collectif associatif visant à promouvoir le patrimoine urbain. Ils tirent leur nom du quartier «La Mouche », situé dans le 7ème arrondissement de Lyon, entre Jean Macé et Gerland, où ils concentrent leurs études de terrain sur la réappropriation de la ville par ses habitants. Le collectif incite les citoyens à oeuvrer ensemble pour imaginer une façon de concevoir l’urbanisme de demain.

Expérimentation de tous les rêves, les Halles du Faubourg sont devenues un véritable lieu de vie. L’ancienne friche se compose d’un comptoir, d’une scène, d’un espace d’exposition, d’ateliers et résidences artistiques, d’une radio et d’un pôle de recherche universitaire dédié aux questions d’urbanisme. Aux Halles, la journée, on peut boire des verres, travailler tranquillement autour d’une boisson réconfortante, se détendre au jardin ou feuilleter les livres de la petite bibliothèque. Le soir sous la boule disco, la scène, décrite comme « caméléon » par la structure, accueille de nombreuses performances éclectiques et branchées.² 

 

Afin de connaitre l’histoire et les prémices des Halles du Faubourg, nous avons rencontré Guillaume Sénéchal, directeur de la Taverne Gutenberg. 

L’histoire des Halles des Faubourg, le hasard ou la chance ?

«  Le projet est né d’une association appelée 'Taverne Gutenberg', dont je suis le directeur aujourd’hui. Elle avait l’ambition de créer des centres d’échange artistique où le public puisse rencontrer des artistes notamment dans les arts plastiques mais aussi à l'échelle cultuelle. Après trois ans et demi d’association, on est arrivés dans ce lieu-là. Cela s’est fait par hasard durant un vernissage où l’on s’est incrusté Mathilde (ndlr. Membre de l’association 'Taverne Gutenberg') et moi. On ne connaissait personne, la soirée était organisée par un promoteur immobilier qui faisait une exposition pour un artiste dont il était le mécène. Il y avait d’autres promoteurs qui étaient là, dont un avec lequel nous avons sympathisé durant la soirée. Il travaillait à ce moment sur un lieu vacant, chez Duval Immobilier. 

À l’époque la Taverne cherchait aussi un nouveau lieu pour se renouveler. Le promoteur a expliqué à ses patrons qu’il y avait une structure artistique et culturelle qui avait de nombreuses idées pour le lieu. On a visité la friche et on leur a proposé un projet d’événement pour un mois ou deux avec une exposition d’art contemporain et des événements culturels sur les week-ends : ça leur a plu. Ensuite, on est allé chercher plein d’autres acteurs et on a construit un premier projet qui s’appelait 'Les nouveaux sauvages'. Le projet durait deux mois en 2018 dans tout le bâtiment avec des événements et des partenariats avec la Maison de Danse et Radio Nova sur les week-ends. Ça a très bien marché, du coup on a pu prolonger le bail d’un an et demi, deux ans. Nous avons décidé d’adapter toutes les activités qu’on avait faites sur les cinq derniers mois où on a occupé le lieu et de les installer de manière pérenne en faisant un lieu de vie où il y ait des activités artistiques, culturelles et entrepreneuriales mais aussi des expositions et un espace scénique. Il n’y avait pas forcément la volonté de créer quelque chose de nouveau, c’était une véritable opportunité de le récupérer. »

« Deux ans d’exploitation, c’est beaucoup trop court pour un projet de ce type pour être rentable financièrement. »

L’exploitation du lieu a t-elle été difficile ? 

« Oui, initialement le bâtiment était nu, sans cloisons. Il y a eu beaucoup de travaux.

Deux ans d’exploitation, c’est beaucoup trop court pour un projet de ce type pour être rentable financièrement. Il a fallu refaire un système électrique, créer des sorties de secours, remettre à jour le système de sécurité incendie, des alarmes. Ça fait pas mal de petites choses et c’est très vite onéreux. C’est beaucoup d’investissement pour si peu de temps. » 

Vous avez été aidé financièrement pour construire ce projet ? 

« Il y a eu plusieurs phases, notamment celle où on devait ouvrir que deux mois. 

Nous avons eu un peu de mécénat en numéraire de la part des propriétaires Duval et Vilogia. 

Il y avait le fond de l’association « Taverne Gutenberg » qui était subventionnée. On a eu du mécénat de compétence, un architecte de Looking For Architecture qui est venu dessiner des plans. Enfin, il y a eu les recettes de l’exploitation du lieu sur le moment. Sur la deuxième phase, on a été aidé par la métropole pour l’équipement du lieu. Aujourd’hui nos recettes sont issues de la privatisation du lieu aux organismes privés, des adhésions et des locations d’espace pour des associations, entrepreneurs ou organisations. À la fin, on espère être à zéro, c’est possible car le projet a été travaillé huit mois en amont bénévolement. »

Un point de vue sur l’urbanisme transitoire ? 

« Je pense que c’est un sujet qui a été ignoré et qui est aujourd’hui mis sur le devant de la scène, on commence tout juste à se poser des questions. Après, je ne sais pas si on se pose les bonnes questions. Au final, on prend tout ça d’un point de vue trop technique par rapport à l’importance de ce type de projet dans le développement de la ville. Ça manque de spontanéité, plus on se rapproche du technique et du réfléchi, plus on perd du temps et moins on fait de choses. Il faut toujours garder cette phase d’incertitude. Nous par exemple, au début c’était un événement, maintenant  c’est un lieu de vie, ce n’est pas possible de tout prévoir à l’avance. C’est devenu une belle aventure. On imaginait pas être capable de faire ça. L’idée est d’avoir au moins un impact sur la ville. Aujourd’hui on peut se dire de manière assez humble qu’on a fait bouger les choses à notre niveau et ça c’est la chose la plus importante ». 

« À Lyon, comme partout ailleurs, il existe un grand nombre d’espaces vacants. Abandonnés, en attente d’un changement de destination, ou simplement oubliés, ce sont autant de lieux qui sommeillent à l’approche de leur métamorphose. Notre volonté est de réunir ceux qui possèdent les espaces, et ceux qui se proposent pour les rendre vivants le temps d’une occupation temporaire. Le projet des Halles du Faubourg se positionne comme l’accélérateur et le précurseur d’une nouvelle initiative collaborative.»

- Les Halles du Faubourg 

L’urbanisme transitoire a le vent en poupe pour la métropole de Lyon. 

Soucieux de ces nouveaux enjeux, le président de la métropole, David Kimelfeld, fait de l’occupation temporaire une de ses préoccupations de sa fin de mandat.³ En effet, les réhabilitations d'anciennes friches industrielles fleurissent. On peut citer les Halles Debourg, les Anciennes usines Fagor Brandt ou encore la Friche Lamartine (ref). Les projets comme les Halles du Faubourg sont à la croisé de nombreux enjeux majeurs au sein des politiques publiques de la ville tels que : l’innovation culturelle et artistique, la réutilisation du patrimoine abandonné de la ville et de l’effervescence citoyenne. Acteur de la gentrification⁴ des quartiers, ce n’est pas anodin si l’urbanisme transitoire est au coeur des multiples intérêts entre les promoteurs, les industries culturelles et créatives et les politiques. Les destinations de ces lieux sont nombreuses et le champ des possibles pour les entrepreneurs est immense. 

Qu’est ce que vous inspire ces « lieux oubliés » ? 

« Quand on a commencé, à la base moi j’avais une idée, c'était de faire connaitre au grand public tous ces espaces laissés à l’abandon et y insuffler de la culture. J’avais tout dessiné dans ma tête. Le fait de parler de l’urbanisme transitoire m’a un peu désintéressé de cela pour le moment. Je veux juste faire découvrir des endroits en proposant collectivement des projets. Le côté 'urbanisme' m’a fatigué. S’agissant du terme 'lieu oublié', on en a discuté entre nous aussi et en fonction de ce que tu appelles 'lieu oublié' cela va beaucoup définir la couleur de tes actions culturelles. Pour moi c’est simplement un espace, ce n'est pas forcément 'oublié' dans le sens 'laissé à l’abandon', c’est plutôt qu'il ne vit pas ou qu’il ne vit pas comme il devrait vivre. Tu as des espaces à Lyon qui sont exploités à 20% du temps. C’est comme les amphithéâtres des facultés par exemple. Tu pourrais y faire beaucoup plus de choses. En ce sens, tu peux aussi organiser des soirées dans une épicerie ou dans une boucherie pour l’aspect décalé de l’événement. Pour moi, 'lieux oubliés', c'est aussi exploiter un lieu, révéler aux yeux des gens le potentiel d’un espace et ce qu’on peut y faire dedans. C’est comment, dans un endroit délaissé ou en transition, on peut l’utiliser. Cela pose aussi la question de la rentabilité des espaces parce que tu as des lieux dans lesquels c’est actif, mais sur la totalité de l’espace, sur la totalité des possibilités, il pourrait se passer encore beaucoup plus de choses. Tu peux avoir des activités dans des endroits qui ne sont pas dédiés à ça. Un des trucs de l’association c’est de dire au début ‘bah on va faire une galerie ou des expos mais dans un lieu qui ne soit pas un lieu d’expo ou alors on va organiser une projection dans un lieu exclusif à ça et se dire mais en fait pourquoi ne pas le faire ailleurs ?’ Dans l’opéra, tu as de l’opéra et des ballets. Dans un cinéma, tu as de la projection. Dans une salle de concert, que des concerts. C’est tout et c'est point. Du coup, les concerts tu en as trois par semaine et tu fais quoi le reste du temps ? Que fait le Transbordeur, que fait la Halle Tony Garnier pendant ce temps ? On peut faire un million de trucs, ça devrait même être obligatoire. Tu peux offrir un logement la nuit à des gens, des espaces pour des réunions, ça aussi c’est important : comment mieux utiliser tous les espaces. » 

Un bilan pour cette grande expérience ? 

« On aimerait encore aller un peu plus loin, il reste une dernière étape avant de pouvoir dire 'on remet les clés à quelqu’un d'autre'. On a encore d’autres objectifs, mais ils sont différents.C’est difficile de se re-motiver, on aimerait bien faire un mix entre ce que c’était avant (la Taverne) et ce que sont aujourd’hui les Halles. On a grandi aussi personnellement afin de concevoir un endroit qui serait parfait selon nous. Il mélangerait cette créativité, cette spontanéité, ce risque aussi. Il y a une grande différence entre les Halles et la Taverne. Avant à la Taverne, on ne réfléchissait pas si ça allait ramener du monde, marcher ou pas marcher : c’était de la pure création. On faisait les choses parce qu’on n'attendait rien. Aujourd’hui les Halles ça nous a permis une structuration professionnelle et économique. En même temps, on est beaucoup moins libres. Il y a des enjeux, on doit faire des choses qui marchent aussi. Maintenant il faut qu’on essaie de trouver un endroit qui soit un mix entre la folie créative d’avant et la structuration pour que les gens soient payés et que ce soit plus confortable pour tout le monde : c’est le dernier objectif. »

Quelle destination pour les Halles après démolition ? 

« À la fin du mois d’aout on doit avoir vider complètement les lieux. La programmation publique s'arrête le 26 juillet 2020. On songe à faire une immense décrémaillière. »

Les Halles du Faubourg comprennent désormais plus de 25 000 adhérents. À ce jour, il n’a pas été publiquement annoncé par l’association l’existence d’un nouveau lieu pour l’exercice de leur activité. Afin d’y réfléchir, une Assemblée Générale avait été annoncée puis  repoussée, en raison du confinement lié à l’épidémie de Covid 19. Concernant l’avenir du bâtiment, les Halles sont destinées à être totalement démolies au profit de la construction de nouveaux logements. Un premier chantier débutera dès le mois de septembre. Par ailleurs, des bâtiments voisins aux Halles ont été libérés récemment par des entreprises. Certains ateliers et locataires des bureaux ont été relogés mais la superficie de ces nouveaux lieux reste minime.⁵ Attenant aux Halles, le « 10BIS » se compose de 800 m² et pourrait dans la continuité de sa voisine, permettre une potentielle occupation temporaire.

 

Au regard de la période exceptionnelle que traverse la France et le reste du monde, on ne peut qu’espérer une ouverture du lieu avant la date de juillet. En attendant, pour reprendre le message des Halles sur sa fermeture temporaire « en ces temps incertains, restons solidaires et uni·es ». 

Cet article est issu de la série « Terrain Vague », une rétrospective des lieux oubliés de Lyon qui questionne la réhabilitation de ces espaces vacants. L’idée est de pouvoir faire un état des lieux de la destination de ce patrimoine oublié et d’interviewer les différents acteurs de ces endroits urbains.

SOURCES

¹ Présentation de l'École Urbaine de Lyon 

² Site des Halles du Faubourg, Dossier de présentation, Dossier "Soutenir le projet collaboratif de la ville de demain"

³ "La Métropole se lance dans l'urbanisme transitoire" Le Petit Bulletin 

⁴ Selon le Larousse, la gentrification se définit par "la tendance à l'embourgeoisement d'un quartier populaire". 

"Appel à manifestation - le 10BIS", Halles du Faubourg

Crédits photos : Adrien Pinon, Les Halles du Faubourg 

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