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UNE MYSTERIEUSE ROTONDE CACHÉE DANS LE QUARTIER DE GERLAND  

INTERVIEW de celine de mil et Camille honegger, ateliers la mouche 

25 avril 2020 | écrit par Mathilda Saccoccio

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Il existe au sein du 7ème arrondissement de Lyon, un site inconnu du grand public d'environ 6,5 hectares. Cette propriété appartenant à SNCF Immobilier possède en son sein, une immense rotonde où reposent d'anciennes locomotives. À l'intérieur, certains espaces laissés à l’abandon témoignent du passé ferroviaire. Les murs ébréchés laissent entrevoir l’activité latente de quelques associations de cheminots venues réparer et stocker du matériel. Depuis 2016, l’association « Ateliers La Mouche » oeuvre pour la défense de ce patrimoine lyonnais. En effet, l’avenir du dépôt ferroviaire laisse apparaître de nombreux enjeux fonciers, politiques, culturels et économiques. Les occupations de lieux oubliés fleurissent lentement sur le bitume des friches industrielles lyonnaises et de plus en plus d’acteurs se penchent sur la destination de ces espaces. Entre les rêves d’une future réhabilitation et les choix politiques et fonciers de la Métropole : peut-on réinventer la ville ?  

Sensibiliser, protéger et réinventer, tels sont les trois objectifs de l’association Ateliers La Mouche. Créé par Adrien Pinon depuis 2016, le collectif se forme de plusieurs architectes et urbanistes. Il a pour but de donner une nouvelle histoire au patrimoine et de le réinventer par de possible usage répondant aux besoins des habitants. Au-delà de la protection de leur site phare, « Lyon La Mouche¹ », l’association souhaite sensibiliser le public à son patrimoine industriel et sortir des circuits de l'UNESCO. Ils proposent ainsi des « balades industrieuses » afin d’aller à la rencontre d’une histoire industrielle peu connue du grand public dans les quartiers comme Gerland, Vénissieux, Montchat, Vaux-en-Velin ou Villeurbanne. Le collectif transmet l'héritage culturel du passé et la mémoire de l’histoire ouvrière de ces lieux oubliés. 

 

Pour Céline De Mil, membres des Ateliers La Mouche, c’est un important devoir de mémoire car les constructions immobilières provoquent la disparition d’une identité urbaine.


« Effectivement, le quartier de Gerland est assez symptomatique d’une manière de reconstruire la ville aujourd’hui. Quand on regarde les images du quartier de Gerland au début du 20ème siècle, des industries ont été abandonnées et il a été construit des bâtiments avec une morphologie complexe. Il n'y avait pas forcément de plan directeur. C’était un terrain mis de côté car très polluant. Avec toute la phase de désindustrialisation, les politiques ont essayé de trouver un nouvel intérêt à ce quartier. Économiquement, il n'était plus utile à la ville. En plus de ça, il y avait la question de l’élargissement du territoire. Beaucoup de nouveaux habitants arrivaient et il fallait trouver des logements. Le premier choix a été de détruire le patrimoine industriel, faire table rase et construire des projets qui venaient de nulle part. Cependant, ils répondaient à des besoins bien présents. L’industrie polluante qu’on a connu au début du 20ème siècle ne correspond plus à nos besoins et on en a développé des nouvelles (ex: Sanofi). Nous, c’est un processus qu’on déplore et qu'on dénonce. Au lieu de prendre en compte cette complexité du bâti et de sa morphologie, il a été choisi de recréer des projets qui ne sont pas très vivants. Il y a une absence de centralité et de vie de quartier. »

Une poétique de l’habitat citadin 

L’espace urbain est un milieu complexe. Il condense stratégiquement des questions politiques, culturelles, immobilières, sociales et financières. Il s’agit d’appréhender ces questions de manière globale. « La poétique de l’habitant citadin² » décrit en une phrase l’essence même de l’association. Si on décompose la formule, le terme « citadin » concentre la cité, c’est à dire la ville comme espace urbain. Le mot « habitat » relie quant à lui l’intérêt de l’association aux habitants de la ville. En effet, l’initiative citoyenne et la place du citadin est au cœur de la dynamique des Ateliers La Mouche. Cette « poétique » concerne quant à elle, la manière de vivre de ses habitants. Il s’agit pour l’association d’amener aussi du sensible et de l’esthétisme à l’histoire. Elle traduit de la poésie de vivre en milieu urbain avec tout ce que cela comporte. Pour reprendre la définition du patrimoine d’André Chastel et de Jean-Pierre Babelon³ : « Aucun élément patrimonial n’a de sens en dehors de l’attachement des sociétés intéressées ».

 

Pour Camille Honegger, également membre de l'association, l'un des objectifs des Ateliers La Mouche est de démocratiser l’urbanisme pour permettre aux citoyens de penser ensemble la ville.

« Nous essayons de mettre des outils en place pour que le citoyen puisse débattre de la ville. C’est une façon de démocratiser notre métier. Par exemple, on l’a déjà fait à travers la facilitation graphique en créant une BD afin de favoriser aussi l’éducation populaire. C’est comme si le dépôt ferroviaire Lyon Mouche était le dernier résistant à l’envahisseur (ndlr : c’est à dire les grues des promoteurs immobiliers). Nous réalisons également des études de terrain sur les besoins et les attentes des habitants. L’association a décidé d’aller à l’encontre du processus où c’est une minorité d’acteurs qui décide et de plus s’ancrer sur le territoire. Le but est de faire participer activement les habitants dans les décisions des projets urbains. Cette démarche là on l’a mise en place avec des étudiants, des jeunes lyonnais. Nous essayons de définir ensemble ce qui est pour nous « la participation ». Aussi, on étudie les personnes qu’on appelle « invisibles » c’est à dire : les prostitués, les migrants et la proportion de SDF dans ces quartiers. Pour nous c’est très important d’être inclusif et de s’intéresser à ce type de population, de ne pas les oublier. On désire aussi créer du lien dans le quartier et imaginer nos propres instances de participation. En l’espèce, ce n’est pas possible d’obliger les citoyens à participer : il faut que ça vienne d’eux-mêmes. Il s’agit pour nous d’être garant d’un processus participatif et les laisser prendre des initiatives. L’idée est que ce type de participation soit autonome. »

Ensemble, réinventer la ville 

« Nous avons le sentiment d’une mutilation urbaine. Les nouveaux grands projets urbains ont tendance à raser pour tout reconstruire. Évidement, c'est aussi dans une perspective des métropoles, notamment à Lyon, de mise en concurrence des villes. Maintenant à Lyon, si on construit des projets de cette ampleur là, ce n'est pas pour faire plaisir aux habitants. C’est pour penser la ville à l’échelle nationale et mondiale afin d'être bien placé dans le classement. Cela donne naissance à des grandes infrastructures comme le Musée des Confluences. Il est important de réinventer la ville parce qu’au final, tous les grands projets, ces espèces de paradigmes qui rayonnent à l’international, ça traduit la matérialisation de la société dans laquelle on vit. On construit des infrastructures complètement démesurées pour répondre à des enjeux qui concernent tout le monde sauf les habitants. Par le biais de notre génération, on relaie plus d’actions directes, plus de prise en compte de notre échelle en tant qu’habitant. On est aussi très sensibilisés aux enjeux environnementaux. Au final ce patrimoine industriel c'est le témoin de toute la période d’industrialisation. Cette période est la cause de la production de masse et on en vie aux enjeux actuels. C’est très important de parler de cette histoire industrielle pour aussi apprendre de nos erreurs passées. En prenant connaissance de l’histoire industrielle et en conservant son patrimoine, cela nous permet de garder une trace de tout ce qui n’a pas fonctionné. C’est important de la conserver pour mieux réfléchir à ce que nous voulons faire pour les générations futures. De manière plus pragmatique, il faut aussi prendre conscience que l'industrie de la construction est l'une des plus polluantes. Désormais, il faut penser la réinvention de la ville par la réhabilitation de l’existant et non plus par la destruction-reconstruction. »

L'avenir de la rotonde 

Le site du dépôt ferroviaire est complexe. Certains endroits sont en friche et d’autres en partie occupés par des bureaux SNCF et quatre associations cheminotes . Cependant, la majorité des espaces sont inactifs.

Selon Camille Honegger, cette inactivité fait naitre l’espoir d’une possible réhabilitation du lieu.

« Depuis la création de l'association, on lutte pour que le lieu soit un jour réhabilité. On oeuvre pour la prévention de ce qui va être fait sur le site, ça nous permet d'être force de proposition. Il ne faut pas oublier que le site ferroviaire appartient à la SNCF Immobilier et il y a très peu de transparence de leur part sur le devenir du site Lyon Mouche.

Ils considèrent le site comme du patrimoine foncier, comme une possible ressource de revenu. Nos relations avec la SNCF ne sont pas très simples. Pourtant, on a rencontré de hauts dirigeants à Paris. Ils étaient plus à l’écoute de nos intentions que la direction d’Auvergne Rhône-Alpes. Ils ont une vision un peu conservatrice de la production de la ville où les acteurs qui construisent l’urbain sont seulement les propriétaires, les élus de la Métropole et les promoteurs. Ils n’ont pas encore pris le tournant qu’a déjà fait Paris. À Lyon, ils ne pensent pas encore la ville différemment.

Le site Lyon Mouche est enclavé et très peu connu du quartier. Il n’était absolument pas attractif. Nous avons mis la lumière sur un patrimoine foncier qui était très peu connu. On a ensuite rencontré des élus qui nous soutiennent énormément. En résumé, nous avons révélé à la SNCF le potentiel du site.

Depuis cette année, on met en place une démarche participative globale, sur toutes nos actions. L'idée est que le dépôt ferroviaire devienne un site d’expérimentation. On y trouverait plusieurs usages, ce serait un lieu de vie, de logements et à la fois un espace culturel. Pour l'instant rien n'est prédéfini mais, on imagine aussi une temporalité de transformation sur le long terme. Tout cela pourrait amener à pérenniser un projet. Un autre élément est essentiel pour nous, c’est la question du rapport à l’histoire, de l’importance de la mémoire.

Sur le site, quatre associations ont déjà des activités. Il est important qu’elles continuent et se pérennisent. Ces associations font vivre le patrimoine. Nous n’avons pas envie qu’il se 'muséifie', il faut les soutenir.
Par ailleurs, nous avons remarqué que la SNCF Immobilier commence à reporter ses stratégies qu’elle avait en Ile-de-France en province et c’est une bonne chose pour nous. Ils sont en train de reporter leurs objectifs. Cela fait quatre ans que nous nous questionnons sur le devenir du site, nous avons tout à fait notre place dans la réflexion autour de ce lieu ferroviaire. Il est certain que la reconversion du site ne doit pas sacrifier la valeur patrimoniale et architecturale de cet espace. Selon nous, ce projet de réhabilitation doit être à la fois éthique, solidaire et écologique. Ce sont des valeurs plutôt que des fonctions. On aimerait donner la parole à des associations et avoir une forme de gouvernante horizontale. Cette capacité à regrouper des acteurs différents comme aux
Halles du Faubourg, par exemple, est fondamentale. Malgré tout, la courte temporalité de l’urbanisme transitoire n’a pas trop de sens. »

Ateliers La Mouche, des jeunes qui font la ville de demain

Depuis 2018, les Ateliers La Mouche font partie des acteurs des Halles du Faubourg. Cette jeune équipe a créé un véritable laboratoire d'idées sur la question de la participation citoyenne liée aux projets urbains et la protection du patrimoine industriel. « Depuis que nous sommes aux Halles du Faubourg, il y a eu un changement de la part de la SNCF. Ils ont commencé à prendre en compte plus sérieusement notre association », explique Céline. 
Pour le collectif, l'expérience des Halles était une phase test. « L’étape supérieure est de devenir force de proposition dans un lieu d’expérimentation. » 
À cause de la crise sanitaire, l'événement de l’année des Ateliers La Mouche sur le mois de mai est annulé. « Il devait y avoir dans cet événement : des projections des films, des performances artistiques, des conférences et une scène musicale de slam. Les problématiques de l'événement gravitaient autour de différents sujets comme la réinvention sur le site Lyon Mouche de nouvelles pratiques dans des espaces a priori hostiles aux usages urbains contemporains. Actuellement, nous sommes en train d’écrire un manifeste de nos valeurs. Notre stratégie est de le transmettre à la nouvelle équipe municipale qui sera mise en place », conclut Camille. 

Pour en savoir plus sur les Ateliers La Mouche n'hésitez pas à visiter leur site internet ou adhérer à leur association.

De nombreuse documentations universitaires sont disponibles ici . 

Cet article est issu de la série « Terrain Vague », une rétrospective des lieux oubliés de Lyon qui questionne la réhabilitation de ces espaces vacants. L’idée est de pouvoir faire un état des lieux de la destination de ce patrimoine oublié et d’interviewer les différents acteurs de ces endroits urbains.

SOURCES

¹ Le quartier de Gerland était aussi appelé La Mouche, mais cette expression est peu utilisée de nos jours. 

² Site des Ateliers La Mouche

³ Dossier "Tout le monde peuvent pas être de Lyon-Mouche"Ménage Murphy 

BD, Lyon-Mouche

 Les différentes associations du dépôt ferroviaire : SIMiL500  AFAC  AMFL  ARCET

Crédits photos : Adrien Pinon, Ateliers La Mouche 

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