14 avril 2020 | écrit par Mathilda Saccoccio

À Lyon, de nombreux talents occupent le vaste univers du monde de la nuit. 

Parmi eux, il existe toute une génération de photographes qui passent leurs heures nocturnes à capturer l’euphorie de la fête. Arpenter le dancefloor à la recherche d’un visage ou scruter la foule pour saisir une ambiance est un véritable métier. Professionnels du souvenir ou collectionneurs de l’éphémère, ces silencieux noctambules font le portrait de leur époque. Ils slaloment furtivement entre les corps qui dansent au rythme de la musique : sous les spotlights, sont flashés les anonymes. 

Vous ne le savez peut-être pas, mais si vous êtes adeptes des clubs les plus connus de la ville, il est possible que vous ayez déjà croisé Juliette Valero. Discrète, elle immortalise les foules qui dansent depuis quelques années avec son appareil. Des sulfureuses soirées de la Artjacking aux têtes d’affiche du Petit Salon, Juliette a fait ses armes dans l’ombre des stroboscopes. Tous les photographes professionnels pourraient vous parler de la difficulté de shooter en basse lumière. Pourtant, la poésie que capture cette artiste, le temps d’un instant, vous projette bien loin de la réalité des night-clubs et des difficultés techniques de la photographie. Dans le vacarme de la fête, il est rare de s’apercevoir qu’un regard artistique se pose sur nous. En l’espace d’une seconde, vos mouvements peuvent se figer en une image et devenir une véritable oeuvre d’art. 

Présentation : qui es-tu ? 

« Moi c'est Juliette Valero, je suis photographe autodidacte et je viens d'avoir 25 ans. Je suis à Lyon depuis toujours. Concernant ma passion pour la photo, ça remonte à toute petite. Mes parents étaient tous les deux très branchés photo, mais en tant qu'amateurs. Ils avaient déniché mon premier appareil photo sur un vide-grenier. Je devais avoir 4-5 ans et depuis c'est une sorte d'extension de ma main. (rires) Au collège et au lycée, j'avais tout le temps un petit appareil photo compact sur moi. Dès qu'il y avait une sortie scolaire, je faisais des photos. C'est à la fin de mes études que j'ai pris conscience que la photo pouvait être bien plus qu'un hobby. Il y a cinq ans, j'ai commencé à me donner à fond là-dedans et j'ai diversifié ce que je prenais en photo. Ça fait trois ans pile que je suis à mon compte et que je vis de la photo. Tous les jours, je me dis que j'ai vraiment de la chance de vivre de ma passion. »

Tu fais de la photo pour Artjacking et Le Petit Salon, qu’est-ce qui t’attire dans le monde de la nuit ? Comment arrives-tu à capturer autant de poésie sur le dancefloor ? 

« J'ai toujours été attiré par le monde de la nuit. D’ailleurs, je voulais travailler dans l’événementiel. J’ai passé une licence d’information-communication à l’Université Lyon 2 dans cette optique-là. J’ai fait des stages dans des associations lyonnaises et finalement, je me suis rendu compte que ce n'était pas fait pour moi. À la fin de ma licence,  je me suis décidée à me lancer à 100% dans la photo et je ne fais que ça depuis. Dans le monde nocturne, je préfère me voir comme une sorte de spectatrice et pas comme une festive active. J’adore vraiment observer les gens qui évoluent dans ce milieu : l’euphorie qu’on peut y voir, l‘impact sur la foule. Je trouve que c’est un excellent sujet à photographier. J’aime bien le dire comme ça, mais j’ai vraiment l’impression de voler ces instants, de les figer dans le temps. J’essaie vraiment de me faire la plus discrète possible parce qu'à partir du moment où les gens me voient, moi et mon objectif, ils se mettent à poser, à se figer ou ils feintent une expression. Ce n'est plus le même intérêt. »

Tu as une post-production bien singulière, elle est presque douce et pastel, ça contraste avec les photos assez brutes, au flash, qu’on a l’habitude de voir pour les soirées. Comment ton esthétique a 

t-elle évolué ? Tu n’as pas l’air de shooter au flash, pourquoi ?

« J’ai longtemps shooté au flash pour les Atrjacking et  je continue à le faire. Je trouve que les photos au flash dans ce genre de soirée sont assez esthétiques. Les gens viennent souvent avec des looks très colorés, bien bling bling. Le flash les mets bien en valeur et je trouve que ça va bien avec l’ambiance de ces soirées là. Sur mes autres missions, pour le Petit Salon par exemple, j’évite le plus possible le flash parce les gens me remarque déjà beaucoup plus. On perd cette spontanéité, cette vivacité que j’aime bien. Les photos au flash ça fait très vite "soonnight" ou "wemove" et c’est totalement l’opposé de ce que j’aime faire. Ne pas mettre le flash me permet de laisser la lumière ambiante parler. Je me dois, je m’oblige à composer avec. Ça rajoute un peu de difficulté niveau technique et niveau prise de vue, mais j’aime bien le rendu naturel des photos sans flash. C’est d’autant plus gratifiant pour moi de réussir ce genre de photos, juste avec la lumière. »

 

En dehors du monde de la nuit, quels sont tes projets ? 

 

« En dehors du monde de la nuit, j’ai plein de petits projets qui réunissent à la fois la mode et la culture locale. Ces derniers temps, j’ai beaucoup travaillé sur des missions événementielles. En ce moment, j’ai envie de m’amuser un petit peu de faire de la photo pour moi, pour suivre mes envies artistiques. J’ai envie de tester des nouvelles choses aussi bien niveau numérique qu’argentique.

Par exemple, la street photographie, c'est quelque chose que j’avais très peu pratiqué. 

Avant le confinement, j’ai essayé de faire ça sur le marché Quai Saint-Antoine le dimanche et j’ai adoré. C’est un exercice que j’avais vraiment peu fait. C’est complètement autre chose. On ne maîtrise rien, on doit juste prendre des photos du quotidien, des gens qu’on croise et de l’ambiance qu’il peut y avoir dans une rue. C’est le genre d’exercice que j’aime bien et que j’aimerais refaire. »

Sur ton Instagram, il semble que tu as une obsession pour la couleur bleue, c’est symbolique ou juste esthétique ?

 

« Mon obsession pour le bleu, je ne saurais pas vraiment l’expliquer. Pour moi, c’est la couleur la plus riche, il y a tellement de nuances de bleu que j’affectionne. Je la trouve vraiment incroyable. 

C’est une couleur qu’on retrouve beaucoup. Elle est très accessible, que ce soit dans le ciel, dans l’eau, la mer. Je la trouve très vivante. Avant, je l’apportais vraiment en post-production, en retouchant les teintes pour que les couleurs soient froides. Maintenant, j’essaie beaucoup de trouver du bleu dès la prise de vue et en l’intégrant dès le début à ma composition, histoire de changer un petit peu cette relation par rapport au bleu. »

C’est difficile en tant que femme de réussir dans le milieu ?

En tant que jeune photographe, arrives-tu à vivre de ton métier ? 

 

« Je pense que c’est aussi difficile que d’être un femme qui débute dans n’importe quel type de carrière. J’ai l’impression qu’il faut tout le temps qu’on fasse nos preuves, qu’on justifie de nos ambitions et de notre motivation tous les jours, parce qu’on est pas prise au sérieux. Honnêtement, j’ai eu de la chance. J’ai croisé la route de gens exceptionnels tout au long de mon parcours. Ils m’ont toujours fait confiance et ils continuent à le faire, à croire en mes capacités et c’est grâce à eux que maintenant je peux vivre de ma passion. »

Cela semble faire assez longtemps que tu prends la jeunesse lyonnaise en photo. Qu'en penses-tu ?

« J’ai toujours trouvé la jeunesse lyonnaise très prometteuse. J’adore vraiment la ville de Lyon et concilier cet amour pour ma ville et ma passion de la photo, c’est juste le meilleur combo. Dès qu’il y a un jeune talent lyonnais qui me contacte pour un shooting je suis trop contente à l’idée de contribuer davantage à cette culture lyonnaise, ça me tient à cœur. Par exemple, tout bêtement, mais dès que j’ouvre un réseau social, je tombe sur des photos d’artistes qui les relayent qui les utilisent, c’est très gratifiant. »

Est-ce qu’à travers la photo, il y a des rencontres qui ont particulièrement marqué ton esprit ? 

 

« J’ai fait de belles rencontres grâce à la photo. J’ai comme l’impression d’être dans un cercle vertueux, chaque rencontre amène sur une autre rencontre. De fil en aiguille avec le bouche à oreille, il y a mon réseau qui s’accroît. Je croise le chemin de gens qui ont vraiment plein d’ambition, que ce soit des artistes ou photographes. Honnêtement ça me booste un petit peu les jours où j’ai des petites baisse d’énergie et je perd confiance en moi. Ce genre de rencontre, ça donne un peu de baume au cœur. Je crois que la rencontre qui m’a le plus apporté, ça a été de faire la connaissance de Jules d’Artjacking et de Salim qui travaille au Petit Salon. Ils m’ont ouvert beaucoup de portes. Sans eux, je n'en serais pas là où je suis actuellement, merci à eux. »

Tu fais des photos et du design graphique pour beaucoup d’artistes, il y en a dont tu aimerais particulièrement parler ici ? 

 

« Ça me fait toujours plaisir quand des artistes viennent me voir pour rafraîchir leur image. Ma plus grande fierté, c’est quand Teki Latex m’a écrit pour me demander un shooting lors de son passage à Lyon. Je suis cet artiste depuis très longtemps, j’adore son univers et ce qu’il fait. Quand il m’a écrit sur Facebook pour me demander de le shooter, j’étais hyper enthousiaste et hyper touchée mais j’étais aussi beaucoup trop stressée. Au final, tout s’est bien passé, il était très content. Je vois encore ses photos dans mon feed Instagram de temps en temps alors que ça fait trois-quatre ans qu’on a fait des photos. C’est un excellent souvenir. »

Dans ton processus de création, qu’est-ce qui t’inspire le plus ? 

 

« Je passe beaucoup de temps sur Instagram, j’aime bien me perdre en naviguant de photographe en photographe. L’application est bien faite parce qu’il y a tout de suite des suggestions d’autres comptes similaires aux profils que tu es en train visionner. 

Dès qu’il y a un profil qui me plaît l'application m’envoie sur un autre qui me plaît encore plus. Ça me nourrit et ça contribue à mon inspiration. Comprendre ce qui marche en ce moment, ce qui se fait, ce qui se faisait : c’est une bonne source d’inspiration. J'affectionne particulièrement le cinéma. 

Je crois que la dernière fois, j’ai revu 'Les oiseaux' de Hitchcock. La photographie dans ce film-là, c’est juste incroyable. Il y aussi le cinéma asiatique qui m’a marqué quand j’étais adolescente, comme les films de Kurosawa. Les couleurs, le choix des cadrages, ça me fera toujours le même effet. »

Les arts visuels semblent être de plus en plus numérique, c’est le cas pour toi ? Comment tu envisages ce domaine de l’immatériel ?

 

« C’est vrai que tout tourne autour du numérique depuis un bon moment, ça ne me déplaît pas. 

J’ai jamais été trop attiré par les expositions, par exemple. On m’a déjà proposé d’en faire, mais je pense que je suis encore trop jeune pour ça. Trop jeune par l’âge, mais aussi trop jeune niveau carrière. Si un jour j’en fait une, je verrais ça comme une rétrospective sur l’ensemble de mes œuvres, donc ça sera dans quelques temps. Pour moi le numérique, notamment Instagram, c’est la vitrine idéale. Tu peux être vu par n’importe qui dans le monde, à n’importe quel moment : il n’y a plus aucune barrière. »

 

Avec qui aimerais-tu travailler prochainement ? 

 

« Prochainement, j’aimerais beaucoup travailler avec deux amis à moi. 

Il y en a un qui est graphiste, qui est très talentueux. L’autre possède une société de signalétique et d’impression. Pour moi, ce serait juste un rêve de monter une sorte de laboratoire, une sorte d’agence parce qu’on a les mêmes goûts en terme d’esthétique. À nous trois, on serait en capacité de proposer un bel ensemble de contenu pour les artistes qui viendraient nous voir ou pour les entreprises. Je me dis qu’on formerait une belle équipe. »

Question pour les professionnels intéressés : tu shootes avec quel matériel ?

 

« Concernant mon matériel, je shoote avec un canon 5D Mark III et mon objectif pour le moment, c’est un 24-70 mm en ouverture 2.8 et un 50mm en ouverture 1.4. 

Ces objectifs sont juste parfaits pour les photos en basse lumière notamment quand je fais des photos de nuit. C’est juste primordial d’avoir des objectifs à grande ouverture. 

Sinon, en argentique, j’ai repris récemment le reflex qu’utilisait ma mère pour faire des photos et je l’adore, c’est un Minolta Dynax 500SI. La dernière folie que j’ai faite, c’était l’acquisition d’un appareil photo argentique moyen format, le Pentax 645. Il est très lourd et encombrant mais le rendu des photos est juste incroyable. »

 

Des conseils pour les jeunes photographes ? Comment démarrer et commencer à se faire

rémunérer pour son travail ? 

 

« Je conseillerai de bien s’entourer, le bouche à oreille c’est ce qui fonctionne le mieux. 

Il faut pas hésiter à se lancer dans des concepts qui leur tiennent à coeur. Toute expérience est bonne à prendre, donc il faut y aller. En revanche, il faut avoir une connaissance de la valeur de son travail. Moi par exemple, au début je faisais tout gratuitement pendant longtemps et mon entourage a commencé à me faire comprendre que ça ne mènerait à rien. Au bout d’un moment je me suis fait violence et j’ai commencé à demander une rémunération : maintenant je vis de ça.

 

J’ai compris que si on assume pas soit même la valeur de son travail, personne ne le fera. »

Vous pouvez retrouver le travail de Juliette Valero sur son Instagram.

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