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DE LA PALESTINE

À NASHTON RECORDS

INTERVIEW DE NUAGE ROSE 

30 avril 2020 | écrit par Mathilda Saccoccio

Récent prodige du label Nashton Records, nous avons rencontré « Nuage Rose ».

Avec un premier EP aux sonorités post-apocalyptiques, l'artiste nous interroge sur les différents aspects de notre génération. Ses derniers morceaux vous plongent dans un univers aux sons métalliques et industriels, avec une profondeur presque abyssale. Ils nous interpèlent sur la fin du monde et nous ramène aux révoltes propres à la jeunesse : l'indignation face à l'injustice, une singulière sensibilité et un goût prononcé pour l'espoir. Créateur aux multiples facettes, ce jeune DJ s'est d'abord consacré aux arts visuels avant de produire de la techno. Son parcours est également marqué par ses deux voyages consécutifs en Palestine. Nous sommes parties à sa rencontre afin de parler de son aventure en terre palestinienne, de sa vision de la fête et de la politique locale. « Nuages Rose » est un artiste prometteur, il est clair que le roster de Nashton Records porte en lui une nouvelle arme secrète.

 

Imaginez la ville de Ramallah¹ l'été, en Palestine. Une cité enclavée dont on peut difficilement s'échapper. On pourrait penser que les seules ombres qui dansent sont celles provoquées par le soleil. Dès lors qu'il se couche, ce qu'on ignore, c'est qu'elles continuent de danser.

Ces ombres-là, le jeune artiste les a côtoyé. Lors de son deuxième voyage en Palestine, au hasard d'une rue, il s'engouffre dans une soirée techno. Une déconnexion du monde pour en retrouver une autre, là-bas, derrière le mur.

 

« Mes voyages en Palestine ont nécessairement influencé ma musique. Je pense que l'artiste est indissociable de l'œuvre qu'il produit. C'était pour moi la possibilité de retranscrire ce que j'ai vécu là-bas. À savoir, la radicalité des changements d'émotions. En Palestine, je pouvais passer d'une joie intense à une tristesse intense. J'étais constamment baladé entre le rapport amoureux, émerveillé que j'avais pour le pays, la culture de cette population, et la violence de l'occupation israélienne. La musique permet ce rapport entre les émotions, par son énergie. C'est cette ambivalence entre la douceur et la dureté que j'essaie de retranscrire dans mes musiques. En me promenant, il m’arrivait brutalement de tomber sur le Mur de séparation² : le choc était extrêmement intense, douloureux, et c'est ce genre de choc que je peux ressentir en écoutant de la techno. »

 

Durant deux étés consécutifs, l'artiste s'est rendu avec deux amis en Palestine pour une série d'interviews. « Le but était de découvrir le pays par nous-même et non par le biais médiatique qui n'est pas représentatif de ce qu'est réellement la Palestine », raconte Nuage Rose. Des rencontres inoubliables, même au sein du monde de la nuit.

 

« Il y a une scène techno en Palestine³. Je me suis retrouvé dans une soirée à Ramallah dont l’entrée était reversée à un camp de réfugiés. La fête en Palestine porte en elle, quelques chose de revendicatif. Il y avait une énergie différente et pourtant tout était comme en France. Cela témoignait de la "normalité" de la vie en Palestine malgré tout ce qu'on pourrait penser. Les gens ne s'imaginent pas qu'il y a des soirées techno en Palestine. Une force se dégageait de l'endroit. Il y avait une réelle signification de la fête. Mais la puissance symbolique de leurs mouvements, la réappropriation de l'humanité qu'on leur vole était réelle. Cela m'a bouleversé. C'est un élan de liberté extrêmement fort. »

 

crédits vidéo : soirée techno en Palestine, Nuage Rose 

Les soirées hors-club

« Une contre culture qui s’est transformée en tendance » 

« End is near », le nom du premier EP de l’artiste Nuage Rose résonne en nous d’une étrange manière. Disponible depuis la fin du mois de mars, les basses agressives du premier morceau ressemblent à une mauvaise prophétie. Serait-ce une collapsologie des sons ou de nos sociétés fragiles ? De retour en France, le DJ nous fait part de sa vision de la fête. Bien loin de sur-consommer du clubbing. 

 

« Je suis un adepte des soirées hors club, car elles ont un aspect revendicatif beaucoup plus fort. C’est un mouvement marginal, clamant le refus de la société libérale. La culture rave a été rattrapée par les clubs et la contre-culture s’est transformée en tendance. La rave reste un mouvement marginal, illégal. L’ambiance est aussi différente. Je préfère néanmoins les warehouses plutôt que les teufs, car le cadre "hangar" est pour moi plus parlant que la nature. Les lieux désaffectés correspondent plus à ce qui caractérise la techno pour moi. Le fait de s’enfermer rend l’ensemble plus intime. 

 

Ce qui m’attire dans le monde de la nuit, c’est avant tout son côté intrinsèquement politique. Le refus d’une tendance globale au productivisme. En allant danser, on s’approprie la nuit. C’est un besoin de s’émanciper des obligations sociales, de contrer la logique de croissance insensée et de reprendre possession de son corps en dansant. 

 

Il y a aussi cette notion d’individualité au sein du groupe. La foule solitaire. En soirée, on est entouré de gens, on est en communion avec eux et pourtant, on est seul. Le monde de la nuit nous apprend à vivre ensemble, tout en restant centré sur soi, ce qui est la base de la vie en collectivité. C’est ce respect de l’indépendance et de la liberté de chacun qui me plaît. La danse est une des choses les plus primitives chez l’Homme et je crois que la musique et notamment la musique électronique nous permet de nous connecter à cet instinct. Un état de transe commune, allant contre les règles de contrôle de soi et de ses émotions. De lutter contre la société aseptisée dans laquelle nous vivons. Tout le monde est réuni par une passion commune. Ça rapproche les gens. On peut parler naturellement avec des inconnus qu’on aurait ignoré dans un autre contexte. Cela questionne notre façon de vivre. C’est paradoxal parce qu’on est seuls, mais on lutte contre l’individualisme. En allant en soirée, on s’oublie. Plus rien n’a d’importance si ce n’est la musique. Aller faire la fête, c’est vivre pleinement. C’est un moyen d’expression lourd de sens et ça permet d’oublier l’avenir. 

Aussi, je pense que quand tu es artiste, tu as une certaine forme de responsabilité.

Dans la mesure où tu as une voix qui est écoutée, tu as une audience et tu peux avoir de l’influence, tu dois prendre position. 

 

Par exemple, je me souviens de la campagne "DJs for Palestine" lancée par des artistes comme The Black Madonna, Ben UFO ou Room 4 resistance pour montrer leur soutien au peuple palestinien et boycotter culturellement l’Israël. Je pense que ce genre de mouvement est indispensable. De mon point de vue, l’art est souvent indissociable de la politique. » 

crédits photos : Noémie Lacote 

Inspirations et scène locale 

 

L'artiste devait mixer pour la prochaine THS au Ninkasi Kao. À cause de la pandémie provoquée par le Covid-19, la soirée s’est reportée sur le mois de septembre. 

Le confinement et la fermeture des établissements culturels nous a permis de parler ensemble de l'art et de ses inspirations.

 

« S'agissant de mon pseudo, c'est une caractéristique de ma personnalité et de mon univers musical, tout en contraste. La dureté se mêle à la douceur, l'amour à la violence. J'ai débuté sans réelle ambition, pour le plaisir de produire ce que j'aimais écouter.

Je ne me suis pas volontairement tourné vers la techno, c'est la techno qui est venue à moi. J'ai découvert ce style et j'aimais tellement ça que je voulais en produire. C'était presque involontaire, ça s'est imposé à moi parce que c'est réellement ce qui me transcendait par-dessus tout. C'était un amour irrationnel et inconditionnel. Il y a une telle puissance émotive. J'en suis littéralement tombé amoureux. 

 

J’ai découvert les musiques électroniques à l’adolescence. Je suis entré dans ce milieu par des styles comme la trance et la hardteck. Dès le début, j’étais attiré par les sons durs et élevés en BPM. Je trouvais la techno barbante et répétitive. C’est lors d’une soirée au Transbordeur que je me suis ouvert à ce style. Avec les années, j’ai découvert de nouveaux labels. Je me suis inscrit ensuite à la Nashton Académie, une série de masterclass pour jeunes technophiles. Le fait d’être pris dans cette dynamique m’a motivé à travailler et produire de la musique. À la suite de l’académie, ils m’ont proposé de devenir résident. 

 

Nashton Records, Synth Etique Records, des collectifs de poids comme Tapage Nocturne ou THS jouissent d’une notoriété de plus en plus florissante. Morpheus Production aussi, qui diversifie ses activités en créant des événements divers, mêlant plusieurs formes d’arts comme les "Native Arts⁴". Je vois beaucoup de collectifs, il y a aussi YA.R qui organisent des warehouses. Cela témoigne d’une envie commune de créer, d’innover et d’enrichir la scène électronique. Sur Lyon, on a énormément de choix et beaucoup de styles sont représentés, de la house à la techno, en passant par la trance et le dubstep avec Pyramiid Production ou les EZ. C’est sûrement ce qui fait la force de cette scène locale, sa diversité et son ouverture. La collaboration entre Encore et le Musée d’Art Contemporain témoigne aussi de cette ouverture et permet de légitimer la musique électronique en tant qu’art à part entière.

 

Pour ce qui est de la techno, le label Perc Trax et la découverte d’artistes comme Ansome ou Perc ont été une révélation. Ces machines modulaires m’ont toujours fasciné. 

 

Plus on découvre des artistes et des styles différents, plus on se rend compte que notre seule limite, c’est notre imagination. » 

Vous pouvez découvrir l'artiste sur 

Soundcloud

Nashton Records

Facebook

SOURCES

¹ Ramallah est la capitale administrative de facto de l'autorité palestinienne.

² Barrière de séparation entre les deux pays, créée par l'Israël.

³ Cf; Le documentaire "Palestine Underground" de Boiler Room.

⁴ Créé par Morpheus Production, la Native’Art se donne pour mission de rendre visible les jeunes artistes et     de soutenir leurs créations en leur permettant de se faire une première expérience sur scène.

  Crédits photos : Noémie Lacote 

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